La pression monte sur les quais de Conflans-Sainte-Honorine. Bateaux de loisirs et grands navires marchands convoitent le port occupé par les bateaux-logements de familles démunies. Les familles qui vivent à quai sous la protection du bateau-chapelle Je Sers, s’inquiètent de l’oreille tendue par la municipalité aux sirènes du commerce sur l’eau. Le bateau-chapelle et sa flottille de péniches sont pris dans le maelström du projet de “revitalisation” des quais de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines). Le projet municipal d’accueil de nouvelles activités sur l’eau a conduit le maire élu en 2001, Philippe Esnol, à se préoccuper de la sécurité des péniches-logements qui occupent actuellement le port. En décembre, l’élu a alerté le préfet des Yvelines sur l’état des bateaux contribuant à l’action sociale du Je Sers. Et la gendarmerie fluviale a convoqué les responsables de l’Entraide sociale batelière (ESB), propriétaire du grand navire-chapelle. Hugues Fresneau, directeur de l’ESB et les prêtres assomptionnistes qui animent cette paroisse sur l’eau se sont défendus : pas question de toucher aux quatre péniches entourant le Je Sers, elles sont aux normes de sécurité, ont-ils affirmé. Elles n’ont certes pas l’autorisation officielle de stationner, ont-ils reconnu, mais la demande est en cours auprès des Voies navigables de France. Le navire amiral, lui, semble hors de cause. Église, service social et musée flottant, ce monument conflanais se visite, entre messes et distributions alimentaires. Les péniches annexes – formellement le presbytère – accueillent des sans-logis : réfugiés, demandeurs d’asile, malades mentaux sans solution d’hébergement… Plus loin, d’autres familles en détresse sont abritées sur quelques bateaux de fortune par la Pierre Blanche, une des associations présentes (avec le Secours Catholique) à bord du Je Sers. La Pierre Blanche cherche 300 000 euros pour rénover ces embarcations et les rendre « présentables aux yeux de la mairie ». Nettoyage. Plus largement, le projet municipal sera-t-il l’occasion d’une remise aux normes de la centaine de bateaux-logements de Conflans, ou va-t-il déclencher le grand ménage sur ce quai “droit” long de 1 500 mètres, très prisé des mariniers ? Le directeur de l’Entraide sociale batelière, et le père Nicolas Tarralle, assomptionniste, redoutaient fin février l’option « nettoyage de tout ce qui fait mauvais effet : les bateaux vétustes, les associations qui y installent des personnes en détresse. Bref, comme le résume crûment Le Parisien du 19 décembre 2007 : la mairie ne veut plus de bidonville sur l’eau », constatait leur note d’information du 22 février. À quelques exceptions près, les péniches alignées au pied de la vieille ville ont pourtant fière allure, même si la plupart ont été poussées là par l’agonie de la batellerie traditionnelle. Elles sont habitées par les victimes de ce grand drame. « J’ai arrêté la navigation en 1986 et j’ai fait douze ans de gardiennage à terre », se rappelle avec amertume l’un de ces anciens mariniers, tandis qu’au large, les nouveaux navires marchands de 70 mètres remontent la Seine à la queue leu leu. Séduction. Vingt ans après la crise, le transport fluvial renaît de ses cendres. Mais les installations portuaires occupées par les bateaux-logements lui sont devenues quasiment inaccessibles.De lourds transporteurs en sont réduits à s’amarrer aux frêles péniches des années cinquante... Les nouveaux mariniers veulent reconquérir leurs facilités de stationnement en aval de Paris. Ils veulent pouvoir aller chercher leurs enfants internes, faire leurs courses ou parer à une urgence médicale, comme les gens “d’à terre”. Avec leurs associations, ces professionnels tentent de contrebalancer le puissant pouvoir de séduction des activités plaisancières auprès de la municipalité : restaurants sur l’eau, bateaux d’artisans, péniche-spectacle, navires de croisières. Bâton. Au milieu de ce tourbillon invisible aux yeux des citoyens, la mairie lève un coin de voile sur ses intentions, lors de discrètes réunions. Commerces sur l’eau et port de plaisance semblent les mieux placés dans la réflexion sur la réorganisation des quais. La future installation de ces activités demande évidemment de la place. Pour en trouver, l’autorité municipale souffle le chaud et le froid : perches tendues avec l’idée de placer bord à bord des rangées de dix bateaux (contre 4 ou 5 actuellement) dans la largeur du fleuve, de déplacer vers l’amont plusieurs rangs de péniches, de les disposer en “épi”… Mais aussi bâton brandi avec appel à la gendarmerie fluviale et constats d’infractions consécutifs. Sereine au milieu de toute cette agitation, Yola, réfugiée albanaise présente depuis huit mois sur la flottille du Je Sers, attend simplement, avec ses deux petits garçons, le retour de leur père, travailleur du bâtiment. Par François Tcherkessof |