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Interview - «L’école n’est pas seule responsable des inégalités sociales»
mise en ligne : 22-09-2008

Sociologue et professeur à Sciences-po, Marie Duru-Bellat revient sur les causes de la faiblesse de la mobilité sociale entre les générations. Pour elle, l’enseignement ne peut pas gommer toutes les inégalités qui alimentent les lignes de fracture de la société.

Quand la notion d’ascenseur social est-elle apparue dans le discours sociologique?

On a commencé à faire des études de mobilité sociale dans les années 70 et à comparer le devenir professionnel et social des jeunes avec celui de leurs parents. À cette époque, le seul fait d’avoir un diplôme permettait de monter dans l’échelle sociale assez rapidement. Mais l’ascenseur social est une spécificité des années de croissance. Les parents étaient habitués à ce que les enfants s’insèrent mieux et gagnent plus qu’eux. Tout ceci est bien moins vrai aujourd’hui, car la structure sociale évolue beaucoup moins. On accuse souvent l’école d’en être responsable. C’est lui faire un mauvais procès, car elle a effectivement attribué plus de diplômes, mais on ne va quand même pas regretter cette démocratisation. L’absence de mobilité ascendante tient bien plus au fait que les emplois qualifiés se développent beaucoup moins vite que dans les années 50 ou 60.

N’y a-t-il pas eu, au cours des trente dernières années, une divergence entre la politique de formation et la politique de l’emploi?

Il y a une certaine incohérence entre ces deux politiques. Aujourd’hui, 40 % d’une classe d’âge possède un diplôme du supérieur, c’est-à-dire au moins bac + 2, et aspirerait donc à obtenir un emploi de cadre. Mais dans la structure des emplois, il n’y a que 16 % de cadres. Et dans la société de demain on ne va pas vers 40 % d’emplois de cadres… Il est sûrement nécessaire de réorganiser le travail pour tenir compte de l’évolution des qualifications des jeunes. Sinon, on nourrit les aigreurs, les déceptions. Nombre des jeunes qui forment la masse des filières universitaires générales rencontrent des difficultés quand ils se retrouvent sur le marché du travail. Il y a un véritable problème de qualification des emplois. Par exemple, les services à la personne sont souvent occupés par des personnes sans qualification alors que ces emplois nécessitent de plus en plus de “technicité”, de formation.

Comment relancer l’ascenseur social?

Je trouve cette image de l’ascenseur social un peu simpliste. Un ascenseur, ça monte, mais ça descend aussi. Tout le monde ne peut pas monter tout le temps ! S’il y a peu de mobilité sociale, cela ne fait que refléter les inégalités dans la société. Les enfants de cadres ont plus de chances de devenir cadres, mais on ne peut pas jeter la pierre aux parents cadres de faire en sorte que leurs enfants aient une bonne situation eux aussi, ou bien alors, on leur enlève les enfants à la naissance… Il faut sans doute améliorer sensiblement les conditions de rémunération et d’image des professions où personne ne veut placer ses enfants ! Il convient donc de réduire l’écart entre les conditions de vie des différentes classes sociales et notamment entre les ouvriers et le reste de la population. Il y a des pays où cet écart est moins important qu’en France.

L’université peut-elle agir pour favoriser la mobilité professionnelle ?

À l’université, il est déjà trop tard. C’est bien plus tôt qu’il faut corriger les inégalités de départ. Malgré tout, l’université a évolué positivement ces dernières années, même si elle ne change pas à la hauteur des enjeux. Pour assurer cette mobilité, il convient de bien informer les jeunes en amont sur les formations, car leur manière de s’informer dépend du milieu social. Et encore une fois, les jeunes issus de milieux favorisés ont plus d’informations, plus de facilités pour choisir la filière qui leur permettra d’accéder à un emploi valorisant. Par ailleurs, au niveau de l’enseignement supérieur, on met d’autant plus d’argent et de moyens pour la formation que les enfants sont privilégiés. Entre un élève de Polytechnique qui sort le plus souvent d’une famille privilégiée et un élève d’université, l’écart de coût est de l’ordre de 1 à 15. Les disparités de financement ne font qu’accroître les inégalités et ne favorisent pas la mobilité sociale.

Que penser des initiatives développées par certaines grandes écoles pour ouvrir leurs portes aux populations des quartiers défavorisés ?

On peut difficilement être contre, mais c’est très insuffisant car l’essentiel des inégalités se jouent sur les petites classes. Il n’est qu’à regarder les études qui sont faites sur les enfants qui entrent en maternelle. Les inégalités sociales sont déjà à l’œuvre. Les enfants se développent au sein de familles dont les ressources sont très inégales. Il faut agir dès la petite enfance.

Comment ?

Pour les tout-petits, on fait assez peu de choses ici par rapport à des expériences qui sont menées en Belgique ou au Canada. Dans les régions très pauvres, on met en œuvre des programmes d’“éducation parentale”. On entre dans les familles. En France, on a beaucoup de scrupules à entrer dans la sphère privée, pour expliquer aux familles comment aider leurs enfants par un apprentissage par le jeu, par les lectures, par toute une série de comportements. À part quelques associations, personne ne fait rien pour aider à la parentalité.

Existe-t-il en dehors de l’éducation et de l’enseignement d’autres moyens de favoriser la mobilité sociale ?

Dans le monde du travail, il y a certainement plus de mouvement. La vie professionnelle permet d’évoluer au-delà de la voie tracée, de la condition d’origine. Beaucoup de gens occupent des postes sans lien avec le diplôme qu’ils ont obtenu. Le diplôme, c’est le sésame qui permet d’avoir un accès à l’emploi. Par la suite, en manifestant des qualités professionnelles, il y a des possibilités d’évolution. La validation des acquis de l’expérience et la formation professionnelle continue favorisent aussi cette mobilité sociale. Tout ne se joue donc pas à l’école. Ce qu’on désigne comme étant une panne de l’ascenseur social tient essentiellement aux inégalités de la société. C’est à celles-ci qu’il faut s’attaquer.

Propos recueillis par Stéphane Fernandez



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