La Russie votera le 2 mars pour élire son nouveau Président. La partie est jouée d’avance et on assiste depuis plusieurs mois à une mauvaise pièce de théâtre dont le metteur en scène est l’actuel occupant du Kremlin et le scénario peu conforme aux critères de démocratie , de pluralité et de transparence auxquels nous sommes attachés. Mise sous tutelle des moyens d’information, représailles contre les opposants déclarés ou potentiels, manipulations diverses laissant mal augurer de l’honnêteté du scrutin, notamment dans les régions « périphériques » où le pouvoir se heurte à des difficultés qu’il cherche à occulter, utilisation de la justice et de la police pour prévenir ou réprimer les manifestations jugées indésirables, mise à l’écart enfin de l’OSCE, contrainte de renoncer à sa mission d’observation du vote. La manœuvre consistant à placer à la tête de l’Etat un homme-lige, dont Vl. Poutine contrôlera les faits et gestes probablement dans une autre incarnation, n’est sans doute pas contraire au texte de la Constitution. Elle s’apparente toutefois à un tour de passe-passe qui fait bon marché du respect de l’esprit d’institutions qui se veulent démocratiques et sont présentées comme telles. Certes, les Autorités russes auront beau jeu d’expliquer au monde entier que leur conception de la démocratie et des droits de l’homme n’est pas forcément celle qui a cours plus à l’Ouest, que l’opinion dans sa grande majorité approuve la politique suivie par le Président Poutine et se reconnaît en elle, que le prétendu autoritarisme du système est la forme de gouvernement la mieux adaptée à une population historiquement attachée à l’ordre et à la discipline, enfin que les opposants ne font que discréditer la Russie à l’extérieur et à porter préjudice à ses intérêts à l’intérieur.
Il n’est évidemment pas question de contester à la Russie le droit de suivre sa propre voie dans la continuité de son histoire et de son patrimoine culturel ni de vouloir ignorer qu’elle est aujourd’hui un partenaire majeur et incontournable sur la scène internationale et qu’elle joue en Europe un rôle de premier plan. Qu’il s’agisse de la stabilité politique de notre continent, de sa capacité à faire face à la montée en puissance et à la concurrence des pays émergents dans un contexte où le coût de l’énergie et des matières premières est une charge de plus en plus lourde, qu’il s’agisse aussi de l’affirmation et de la défense de nos valeurs de tolérance et de liberté, qu’il s’agisse enfin de mettre en place les bases d’un développement plus juste et plus respectueux de notre environnement et de la personne humaine, la Russie est pour nous un acteur de premier plan dont l’avenir ne peut nous laisser indifférent.
Faut-il pour autant fermer les yeux sur des dérives et des pratiques héritées d’un autre âge et qui ont encore trop souvent cours ? Faut-il passer sous silence le sort des malades du sida ou des personnes détenues, plus généralement des millions de retraités et de personnes vulnérables vivant dans des conditions que nous avons peine à imaginer ? Faut-il accepter sans réagir que certains soient l’objet de violences et de répression uniquement en raison de leur appartenance à des minorités ethniques ? La Russie n’est pas seulement le pays des oligarques qui ont bâti leur fortune sur l’exploitation des richesses d’un territoire immense ou celui d’un nombre bien restreint de privilégiés qui ont les moyens de voyager en Europe de l’Ouest et donnent l’illusion d’une confortable aisance matérielle, elle est aussi le pays d’Europe où les disparités et les inégalités sont sans doute les plus criantes et où des millions de personnes vivent dans un état de dénuement et de détresse que nous n’avons pas le droit d’ignorer. Au-delà des péripéties d’une élection dont le résultat est programmé, il faut avoir conscience que le chemin est encore long pour que la Russie soit la démocratie que nous aimerions avoir pour voisine et partenaire. |