La guerre indépendantiste de la province d’Aceh, qui avait débuté en 1976, a du cesser en raison du bouleversement provoqué par le tsunami.
La réinsertion d’ex-combattants dans la vie de leur pays est une étape essentielle pour ramener la paix. Mise en œuvre par les gouvernements, les ONG y ont toute leur place. Au son d’une musique rythmée, à l’image du tempérament fougueux des Acehnais, les fillettes de Lambiheu s’appliquent à exécuter les pas d’une danse traditionnelle. Malgré leur essoufflement, elles recommencent, encore et encore. Les garçons, de leur côté, dansent et rythment au son du tambourin le “rapaigelieg”, au répertoire du folklore.
Lambiheu, 20 kilomètres au sud-est de Banda Aceh, est un des lieux de combats entre les rebelles du GAM (mouvement de libération d’Aceh) et les forces gouvernementales. Pour priver le camp rebelle de ses bases, l’armée a investi le village en 1998, mais l’accord de paix signé à Helsinki en juillet 2005 a mis fin à cette occupation six mois après le tsunami. Au loin, le flanc de la colline au nord de Lambiheu porte encore comme une cicatrice la marque du camp rebelle taillé dans la végétation. Touchée par le raz-de-marée du 26 décembre 2004, la province d’Aceh, au nord-ouest de Sumatra, a été projetée sur le devant de la scène internationale par le nombre effarant de ses morts et les dégâts spectaculaires. Les forces armées internationales et les humanitaires accourus du monde entier auprès des survivants ont vu alors leurs mouvements entravés par l’application de la loi martiale qui devait mettre fin au conflit d’indépendance vieux de trente ans. Le bouleversement du tsunami a poussé les deux parties à régler le conflit autrement que par les armes.
Pour toute la population qui avait vécu la présence des forces gouvernementales et souvent subi les exactions des deux forces en présence, la chape de plomb s’est soudain allégée. Les anciens rebelles sont rentrés dans leurs villages, démobilisés et désarmés selon les termes de l’accord d’Helsinki et leur réintégration a été prise en charge par le BRA (Bureau de réintégration d’Aceh) créé en février 2006 par le gouvernement. Des ONG ont aidé les villages qui avaient autant souffert du tsunami que du conflit en raison de leur situation géographique sur les côtes.
L’évolution positive du comportement des enfants traumatisés par le tsunami, grâce aux activités psychosociales, a poussé l’association Taloe à adapter ses méthodes aux enfants ayant vécu le conflit, comme à Lambiheu. Son directeur le souligne : « Les activités récréatives redonnent confiance aux enfants. Elle rejaillit sur les parents qui y ajoutent la fierté de voir leurs enfants s’approprier leur folklore. Tous en bénéficient ». Malgré la loi islamique instaurée en 1999, une décision politique du gouvernement pour mieux surveiller la population pendant le conflit et toujours en vigueur, la reprise de la vie culturelle offre une bouffée de liberté.
Otages « Nous étions pris entre deux feux. Les rebelles du GAM et les militaires voulaient les mêmes renseignements, nous faisant subir des représailles. C’était le chaos. Pour ne plus souffrir, nous devons continuer de vivre, » témoigne Skandar, adolescent au moment où des affrontements ont eu lieu dans son village de Rentang, dans le district d’Aceh Jaya, sur la côte ouest de Sumatra. Les maisons reconstruites, Caritas a créé une pépinière et un centre de formation aux greffes d’arbres fruitiers destinées aux victimes du tsunami et du conflit.
Pourchassés, les rebelles fuyaient dans les montagnes où les villages servaient de champs de bataille. À Siumantok, à l’intérieur des terres, la population demeure farouche et hostile à toute intrusion. Les équipes de Caritas n’ont pu y entrer qu’en septembre 2007 et envisager le début d’un programme pour le printemps 2008. Le chef de village à l’époque du conflit, déclare : « À cette époque, quand un rebelle du GAM revenait chez lui, les habitants le rejetaient, de peur que les militaires n’exercent des représailles. Le village vivait complètement reclus. » Caritas a mis en place un programme de cultures maraîchères. Les femmes laissées veuves et sans ressources trouvent aussi dans ces potagers un prétexte à des rencontres et une entraide qu’elles ne connaissaient plus.
Kaknong, une femme énergique de 45 ans, engagée avec son mari dans le conflit du côté du GAM, actuellement vice-présidente de LINA (ligue pour les femmes d’Aceh), aide les ex-combattantes à se réinsérer. Elle évoque la vie de ces femmes qui assuraient surtout la logistique et les tours de garde. « Certaines nous ont quittés, tant les conditions étaient dures. » À l’évocation de son accouchement dans la jungle, elle éclate en sanglots. Pourtant, elle l’affirme : « Notre combat était juste et légitime. J’estime mon travail actuel comme la poursuite de mon combat. » Elle enrage que si peu de femmes aient touché de dommages de guerre.
La présidente de LINA, Shadia Marhaban, affirme que la réinsertion des femmes ne tient pas à l’indemnité qu’elles reçoivent comme une « simple poignée de main, ce n’est pas suffisant. Les femmes veulent savoir la vérité sur les actes commis à leur encontre et leurs auteurs. »
Menaces Le retard pris par Jakarta pour verser les dommages provoque des frustrations et engendre des actes violents de plus en plus fréquents. L’écart entre le chiffre déclaré par le GAM de 3 000 combattants et le nombre réel de 30 000 ex-combattants oblige à fortement diviser l’enveloppe et peut expliquer que certains n’aient toujours pas été indemnisés, et ne le soient peut-être jamais. « Les actes de violence sont des réactions de rage. Il ne s’agit pas forcément d’actes criminels, mais c’est le fait de personnes encore armées dans une situation sociale déplorable, » affirme Adrian Morel, du programme Conflit et développement de la Banque mondiale en Indonésie, démontrant le succès limité du programme fixé à Helsinki.
Cependant, trois ans après, les avancées du processus de paix sont réelles. Même si l’armée et des chefs du GAM, enrichis pendant la guerre par le trafic illicite du bois et des armes, regrettent cette période, d’autres chefs, élus depuis, sont devenus partie prenante de la vie politique. L’année 2009 sera la plus importante, selon Agus Wandi, du BRA. Des candidats du GAM se présenteront aux législatives. « Le programme de réinsertion des anciens combattants sera terminé. La bulle économique des ONG explosera. 80 % d’entre elles auront quitté l’Indonésie, laissant sans travail des jeunes dépourvus de qualification et des femmes plus qualifiées, créant ainsi au seul regard de la charia un véritable problème socio-culturel. »
En outre, les séquelles psychologiques post-tsunami apparaissent maintenant. Passé l’effervescence de la survie, les victimes sont rattrapées par les traumatismes subis et la douleur de la perte de leurs proches. Les victimes du conflit endurent le même phénomène. Les programmes mis en œuvre démontrent la nécessité d’aider les populations à sortir de l’enfermement dans lequel elles ont été confinées pendant trente années de conflit. Le plus difficile pour les Acehnais reste la tentation de la violence.
REPÈRES
Province d’Aceh : 4 millions d’habitants dont 98 % de musulmans. Importantes ressources naturelles : gaz, pétrole, nickel.
1959 : Autonomie accordée, mais la “javanisation” provoque un mouvement indépendantiste. 1976 : Création du GAM (Gerakan Aceh Merdeka, mouvement de libération d’Aceh) et début de la lutte armée. 1999 : Loi islamique, décrétée dans cette seule province d’Indonésie. 19 mai 2003 : Déclaration de la loi martiale.
26 décembre 2004 : tsunami, 170 000 morts. 15 juillet 2005 : Memorandum of Understanding (MoU), accord de paix signé à Helsinki entre le gouvernement de l’Indonésie et le GAM. Le programme de démobilisation, désarmement et réintégration du MoU avait fixé le nombre d’anciens combattants à 3 000 et le nombre d’armes à 870.
Emmanuelle Dethomas
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