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Analyse
mise en ligne : 13-10-2008

Pendant plus d’un an et demi, le monde entier a été confronté à une hausse du prix des matières premières agricoles. À l’heure où l’on célèbre la Journée mondiale de l’alimentation (le 16 octobre), et où la tendance semble s’inverser, retour sur une crise, ses origines et les pistes d’actions pour nourrir la planète.

Des rizières asiatiques aux plaines européennes, en passant par les hauts plateaux andins ou les campagnes africaines, la planète surveille anxieusement depuis presque deux ans les variations des cours des céréales. Dans certains endroits du monde, en Afrique notamment, toute augmentation du prix des aliments de base plonge une part importante de la population dans la famine. La crise actuelle constitue en fait l’aggravation d’une situation connue et contre laquelle le monde tente de lutter depuis maintenant un quart de siècle : la malnutrition touche près d’un milliard d’êtres humains. La crise alimentaire mondiale, qui a fait les grands titres de l’actualité au gré des émeutes de la faim en avril 2008, rend de plus en plus illusoire l’un des principaux objectifs de développement pour le millénaire adopté par l’Organisation des Nations unies en 2000. Robert Zoellick, le président de la Banque mondiale, estime même que « l’envolée des prix alimentaires va se traduire par sept années perdues dans la lutte contre la pauvreté ».
Dans son rapport annuel publié fin 2007, l’institution appelle enfin à mieux prendre en compte l’agriculture familiale. Une prise de conscience tardive de la part d’une institution qui, à l’instar du Fonds monétaire international, porte une responsabilité considérable dans cette crise. En effet, les institutions financières internationales ont longtemps imposé aux pays du Sud un modèle économique favorisant les cultures d’exportation au détriment des cultures vivrières locales. Il s’agissait alors de faire rentrer des devises dans l’espoir de voir rembourser une dette que s’empressaient d’alourdir quelques dictateurs tropicaux. Les agricultures locales en ont été durablement affectées, d’autant que, dans le même temps, les pays occidentaux subventionnaient leurs agriculteurs et leurs exportations. De ce côté-ci de la planète, il convenait d’écouler les surplus agricoles… Pourtant, note Daniel Verger, directeur de l’action internationale du Secours Catholique, « de nombreux paysans avaient réellement besoin d’une production qu’ils puissent vendre. En cela, diversifier la production et favoriser l’accès aux marchés pouvait permettre un certain développement. Le problème est venu du fait qu’il y a eu un basculement excessif vers l’agriculture d’exportation, alors qu’il aurait fallu trouver un équilibre entre ce mode de production et l’agriculture vivrière ». Il en a résulté une augmentation croissante des parcelles consacrées aux cultures d’exportation au détriment des petits producteurs, et le mouvement d’exode rural dans les pays du Sud s’en est donc trouvé accéléré. Ces nouvelles populations urbaines se sont retrouvées nourries par les importations en provenance des agricultures du Nord.


Responsabilités.

Ce système, dévastateur pour la petite paysannerie locale, est autant responsable de la crise actuelle que les facteurs invoqués récemment : changements climatiques, mauvaises récoltes, baisse de la production, modification des pratiques alimentaires des classes moyennes émergentes dans les pays en développement ou boom des agrocarburants. Tous ces phénomènes, bien réels, ont leur part dans la crise actuelle, mais ils n’ont fait qu’aggraver une situation déjà compromise. La baisse de la production céréalière, par exemple, est toute relative puisqu’elle a reculé d’à peine 1 % en 2005 et de 2 % en 2006. On connaît baisses plus fulgurantes… Les surfaces agricoles consacrées à la production d’agrocarburants sont pour leur part de plus en plus nombreuses et contribuent à l’augmentation des prix. Une tendance qui ne devrait pas s’inverser à court terme, puisque les États-Unis et l’Union européenne entendent augmenter les surfaces consacrées à ce type de carburants. Et ce, malgré les prévisions de l’OCDE qui estime que les agrocarburants pourraient faire augmenter les prix agricoles de 20 à 50 % d’ici une dizaine d’années. L’épuisement annoncé des ressources pétrolières n’incite pas à l’optimisme et pousse les pays occidentaux à privilégier leurs automobilistes au détriment des populations affamées d’un tiers-monde lointain.


Spéculation.

À côté de ces explications “à la mode” de la crise alimentaire mondiale, il convient également de souligner le rôle prépondérant des spéculations sur le prix des céréales. Banques d’affaires, fonds d’investissements et fonds de pension s’intéressent de très près à ce secteur depuis deux ans. Avec la crise financière actuelle, ils cherchent des valeurs refuges. La Bourse de Chicago offre ainsi le plus grand marché d’instruments spéculatifs sur les produits alimentaires. Ceux qui spéculent ne sont d’ailleurs pas directement impliqués dans la vente ou la distribution de grains. Simplement des « rapaces », des « criminels », comme les qualifiait fin mai 2008 Jean-Claude Juncker, président de l’Eurogroupe (réunion des ministres des Finances de la zone euro), qui entendent profiter au maximum des rendements garantis par la crise alimentaire. Pire encore, « les transactions spéculatives sur le blé, le riz ou le maïs peuvent se produire sans qu’il y ait de transactions réelles de ces produits », explique Michel Chossudovsky, professeur d’économie à l’Université d’Ottawa (Canada) et directeur du Centre de recherche sur la mondialisation. Depuis le début de l’année, ce sont près de 150 fonds indexés sur le prix des matières premières agricoles qui se seraient lancés à l’assaut des marchés de l’Union européenne, selon Mariann Fischer Boel, commissaire européenne chargée de l’agriculture.
Face aux milliards de profits générés par cette flambée des prix, les petits producteurs comme les populations urbaines pauvres des pays en développement et aussi des pays “riches” doivent se battre pour leur survie quotidienne. Pourtant, des solutions existent. Par exemple, les experts réunis au sein de l’Évaluation internationale des sciences et des technologies agricoles au service du développement proposent de soutenir les petits paysans, d’encourager et de valoriser les savoir-faire locaux et communautaires, et d’intensifier la recherche en agro-écologie. Dans un rapport publié en avril 2008, ils prônent ainsi un total basculement des pratiques en matière agricole. Pour ce faire, les politiques et budgets publics doivent être réorientés, comme le souligne Daniel Verger : « Les programmes d’ajustement structurel ont entraîné une baisse constante de la part des budgets publics consacrée au développement rural. » Difficile, dès lors, pour un État d’orienter une politique agricole vers le développement du secteur vivrier nécessaire à la sécurité alimentaire. « Agir pour la sécurité alimentaire, insiste Daniel Verger, nécessite d’adopter une approche globale et intégrée. Cela concerne les techniques culturales, l’approvisionnement en intrants, l’accès au micro-crédit, etc. D’où l’importance de mettre en place des politiques ou des programmes multidimensionnels qui prennent en compte la formation des agriculteurs, leur accès à des financements, la commercialisation de leurs produits, mais aussi le renforcement des organisations paysannes et communautaires. » La sécurité alimentaire passe par la reconstruction, dans les pays en développement, d’une agriculture familiale. En nourrissant d’abord sa famille, en étant formé aux meilleures techniques culturales et environnementales, en ayant accès aux crédits et au marché local, le petit agriculteur nourrira non seulement sa famille mais pourra également participer à l’alimentation du village, voire de la région si les infrastructures le permettent. L’appui aux organisations paysannes est certainement une des clés du changement. Bien formées, reconnues également dans leurs savoirs ancestraux, elles peuvent être les vecteurs des transformations espérées. Au-delà de prêts, de bonnes paroles, voire de dons en nature aux organismes comme le Programme alimentaire mondial des Nations unies, les pays occidentaux devraient s’inspirer des expériences menées par les associations dans leurs pratiques quotidiennes au contact des populations les plus fragilisées. La réponse à l’urgence alimentaire passe obligatoirement par le développement rural.

Stéphane Fernandez
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crédit : Patrick Delapierre / SC


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