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FILLES D’ABRAHAM |
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Les femmes immigrées oublient un instant leur peur de l'expulsion Crédit :
D. Métra / SC |
À l’image du patriarche biblique qui laissait les quatre pans de sa tente ouverts pour accueillir les visiteurs, le groupe interculturel de Toulon, la Tente d’Abraham, ouvre ses portes aux personnes en attente de régularisation. Les mots d’ordre sont partage, tolérance et culture.
Tandis que le poste de musique diffuse des airs orientaux, Fatima inscrit avec application, sur le glaçage du gâteau : « Aïd Mabrouk et Joyeux Noël ». Deux termes qui, au premier abord, semblent étranges, mis côte à côte. Le premier est prononcé à l'occasion de l’Aïd-el-kébir, l’une des plus importantes fêtes musulmanes, commémorant l’obéissance à Dieu d’Abraham (au point qu'il voulait sacrifier son fils), le second célèbre la naissance de Jésus, événement majeur pour les chrétiens.
Aujourd’hui, à Toulon, Maghrébines et Françaises célèbrent avec le même enthousiasme l’Aïd-el-kébir, au sein de la Tente d’Abraham. Djellabas aux couleurs chatoyantes, caftans aux tissus soyeux ou karakous aux broderies scintillantes, une quinzaine de femmes ont revêtu leurs plus beaux habits traditionnels pour l’occasion. Créée à l’initiative du Secours Catholique avec l’Union diaconale du Var (UDV), Sichem, une association d’accueil de l’étranger, et Aviso, organisme d’insertion par l’économie, la Tente d’Abraham est « un lieu de rassemblement et de rencontre interculturelle où Français et immigrés apprennent à se connaître », explique Catherine Martinez, présidente de la délégation du Secours Catholique du Var. Inauguré en novembre 2007, ce groupe de partage culturel possède trois pôles. Le premier s’adresse aux enfants, dans l’objectif de rompre leur isolement. Solid’amitié, le deuxième pôle, est un groupe de jeunes en difficulté. Les jeunes, volontaires, s’occupent en particulier de l’animation des ateliers d’enfants et organisent des activités et sorties culturelles. Le troisième groupe, Hevra, dont la signification en hébreu est « rassemblement dans un but amical », réunit une vingtaine de femmes étrangères en situation irrégulière ainsi que des Françaises. « Sous le nom d’Abraham, père de plusieurs peuples et personnage commun au judaïsme, à l’islam et au christianisme, nous partageons ensemble et apprenons à nous connaître », explique l’une d’elles.
Intégration
Commandement numéro un de l’Aïd-el-kébir : on ne doit pas jeûner en ce jour. Et les participantes comptent bien respecter cette obligation ! Les plats s’accumulent au fil des heures dans la cuisine de la Tente d’Abraham. Salade de légumes, tajine de mouton aux pruneaux et aux abricots, cornes de gazelle et toutes sortes de pâtisseries maghrébines garnissent les tables dressées pour l’occasion. Un rêve commun unit ces femmes et leur donne la force de continuer : obtenir des papiers et s’installer de façon durable en France. Venues vivre dans l’Hexagone pour des raisons familiales, pécuniaires ou de santé, elles ont quitté la Tunisie, le Maroc, l’Algérie avec l’espoir d’obtenir un statut. Pour nombre d’entre elles, l’attente de régularisation est longue et insupportable. « Ne pas avoir de papiers et attendre ainsi nous tue à petit feu », confirme Saliha, 27 ans, diplômée en droit et marocaine. Même si elle se sent parfaitement intégrée à la société française, la jeune femme ne cesse de se poser cette question : « Jusqu’à quand l’Europe va-t-elle nous supporter ? Aidez-nous à rester dans notre pays ! » Dans la peur perpétuelle d’être reconduites à la frontière, Aziza, Souad, Latifa, Slama et les autres trouvent dans le groupe Hevra une parenthèse de paix et de joie dans leur existence cachée. « Être sans papiers est une humiliation totale. C’est comme si on était sur une barque sans rame, explique Souad, Algérienne de 43 ans. C’est dans ce groupe que j’ai sorti tout ce que j’avais sur le cœur. » Et Latifa de renchérir : « Ici, nous sommes un peu comme dans une famille. » Occasion de se décharger, de décompresser, de sortir de l’exclusion, de se sentir entourés, la Tente d’Abraham est avant tout une intégration à la société française pour ces femmes.
Interculturel
Avant de commencer le repas, Fatima, ancienne sans-papiers et salariée de l’association, enseigne aux trente convives la signification de l’Aïd. À son tour, Isabelle explique la symbolique de la crèche. Sur cet échange culturel, le repas débute. À chaque plat, les femmes insistent auprès de leurs invités pour les resservir une, deux, trois fois… comme le veut la tradition orientale. Tandis que certaines se laissent tenter par une pâtisserie de plus, d’autres se lèvent et dansent sur des musiques orientales. Fabienne, bénévole du Secours Catholique, tente la danse du ventre. Chaque jeudi et lundi, les femmes du groupe Hevra se réunissent pour apprendre la danse orientale avec une professionnelle. Si ce n’est pas la danse, c’est la couture ou la cuisine. « Un projet de salon esthétique est sur le point de se réaliser, où nous pourrons nous occuper de nous-mêmes. Il y aura des ateliers pour la manucure, pour s’épiler les sourcils, gommer la peau et se faire coiffer », s’enthousiasme l’une d’entre elles. Cuisinières chevronnées, les femmes organisent également des tables ouvertes où elles vendent leur cuisine pour 8 euros. « Cet argent leur permet de financer les sorties. Dernièrement, nous avons visité Saint-Tropez, explique Catherine Martinez. Nous réfléchissons également à une piste d’insertion avec un restaurant du monde. » Toutes les femmes ont maintenant rejoint la « piste de danse » tandis que le poste de musique tente, en vain, de couvrir les youyous traditionnels.
Le Maghreb n’est plus loin...
Clémence Richard – Messages – Février 2008
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