Penché sur son oeuvre, Pietro gratte une masse de terre, ponce, souffle, gratte à nouveau. C’est un vase, un pot, un truc, c’est… ? « Il y a un ordre là-dedans, une loi intérieure, certifie Pietro. Tout ne s’explique pas. Ça se fait, ça ne se dit pas. » Pietro est un habitué de l’atelier terre du “11 bis”, un accueil parisien du Secours Catholique pour personnes de la rue. Pietro est un esthète de haut vol. Pour lui, tout porte à réflexion : « L’art est expression de l’intelligence » ; sourire d’autosatisfaction. L’apparente confusion de son travail reflète un monde intérieur foisonnant. Voyages, rencontres, la vie en vrai, en dur parfois. « Je laisse exprès des imperfections. Il y a des imperfections parfaites. » Pietro est un être décalé, visiblement habitué à penser en marge. Son foisonnement n’est contenu que par la rigueur des techniques de la céramique qu’il pratique ici depuis plusieurs années. L’homme a trouvé une place dans cet atelier. Deux fois par semaine, ils sont ainsi une demi-douzaine d’amateurs éclairés à pratiquer le modelage. Des instants de sérénité partagée où chacun, absorbé par son oeuvre, goûte aussi un état de communion.
Même constat dans les ateliers d’associations qui proposent une pratique artistique. Le fait même de s’investir dans une démarche artistique implique de retrouver des repères, une régularité… L’environnement social au sein de l’atelier permet de se connaître, de cheminer ensemble. « En jouant sur des thèmes simples – convivialité, expression, échange – les ateliers d’art permettent de sortir de l’isolement, de reprendre de l’assurance quant à ses talents, ses réalisations », estime Cécile Hernandez, de l’atelier d’arts plastiques “Le Village”, à Paris. « Notre atelier a été créé pour accueillir des toxicomanes en traitement. Au fur et à mesure de leur addiction, ils ont perdu tout désir. La pratique de l’art permet de restaurer la sensation de plaisir . » L’air de rien, l’art engendre de véritables bouleversements. Il entraîne les participants au-delà du simple phénomène social. « Il ne s’agit pas d’une occupation pour tuer le temps , constate Chantal Decoudu, créatrice de l’atelier du “11 bis” . Au contraire, pendant les ateliers, chacun cherche à intensifier le temps. » L’intensifier par une recherche constante de l’expression personnelle. Pratiquer pour développer sa perception, ses sens, ses repères par rapport aux autres. Réveiller et stimuler un langage émotionnel pour mettre en oeuvre son monde intérieur. Apprendre à maîtriser ses excentricités pour les retranscrire, occuper son esprit, exprimer ses souffrances, assumer ses déviances. « À une période, je me faisais mourir systématiquement à la fin de mes textes , raconte Samuel, “ancien SDF, futur riche”, comme il préfère se définir. Il participe à l’atelier d’écriture de “La Moquette”, un lieu parisien qui propose depuis 1992 un programme de rencontres culturelles et artistiques . Comme Picasso a eu sa période bleue, j’ai eu ma période suicide. L’écriture me permet de libérer les choses que je ne pourrais dire de vive voix. » « Même à un psychiatre, il y a des choses que l’on ne peut pas dire et qui viennent au détour de l’écriture et de la poésie », a expérimenté Jean-Louis, en prison pour dix ans, et qui s’est découvert, derrière les barreaux de la maison d’arrêt de Coutances, une passion pour l’écriture.
Anti-dépresseur
« La pratique artistique me permet de gérer mes angoisses, de les temporiser dans la création, déclare Karim. Cela m’oblige à me concentrer, à donner forme à ces angoisses. Elle est un exutoire. Certains se droguent, boivent, font du sport pour contenir leurs angoisses. Le dessin est mon antidépresseur. »
La découverte de la pratique artistique entraîne irrémédiablement sur les sentiers tourmentés de l’humanité. Une notion qui dépasse le terre-àterre, frôle sans cesse la transcendance. Quel qu’en soit le niveau, depuis les plus célèbres artistes jusqu’aux amateurs, de la pratique à la métaphysique, l’art permet de franchir le pas, de créer le lien entre le réel et l’esprit. Si la démarche artistique se résume pour certains à la recherche du beau, d’une harmonie, d’un équilibre, elle constitue, pour d’autres, l’ouverture au vertige des questionnements sur la liberté et l’universalité. L’art ouvre les portes de l’incertain qui rassure. « L’art interroge notre rapport à la vie » , précise Olivia Bianchi, philosophe de l’art et des notions d’esthétique, auteur de La Haine du pauvre , aux éditions de L’Harmattan. « Il permet à des individus marginalisés de trouver de nouvelles valeurs, un éveil à soi et à son environnement, un sentiment d’appartenance recouvrée. » Car la première démarche est d’accepter la sensibilité au monde, à l’autre, d’oser la rencontre. « La rue a l’art de rabaisser les gens, l’art de nous mettre en dessous de nous-même. Dans la rue tu es l’alcoolique, le SDF, le sans-emploi », regrette Samuel. Son travail d’écriture est une occasion d’engager la conversation et d’affirmer ses capacités .
« Lors de l’atelier d’écriture du jeudi, tous les participants sont tournés vers un vide à combler par l’un de ceux qui a écrit , raconte Frédéric Signoret, le responsable de “La Moquette” . À ce moment on compte sur chacun pour élever les autres. » On accepte d’être bouleversé par l’intime de l’autre. « À la lecture, en fin de séance, je suis souvent surprise » , reconnaît Martine Couture, qui a été membre du jury de “La Moquette”. L’atelier d’écriture a opéré une sélection de textes pour composer le recueil Jeudi 20 h 30 , paru aux éditions Mailletard . « Des personnes qui savent à peine lire, qui sont complexées, écrivent des textes fabuleux sur leurs sentiments. Elles rédigent avec une spontanéité et une authenticité proche de l’art brut. » L’art ouvre ainsi des voies d’expression. Il permet d’élaborer un langage fondé sur la perception, qui permet d’échanger au-delà des différences sociales.
Élaborer un langage personnel
« Par l’art, chacun peut accéder à une parole particulière qui permet d’instaurer une autre relation avec les gens , analyse Olivia Bianchi. L’art permet d’établir un niveau de relation difficile à atteindre en langage courant. »
« L’art permet de trouver un autre langage pour ceux qui se sentent écrasés par la rationalité dominante », rappelle Jean-Philippe Domecq, critique d’art et écrivain ( La Situation des esprits , éditions La Martinière) . « Au fond, nous ne vivons vraiment que si nous avons trouvé notre langage, quel que soit celui-ci : la parole, l’expression écrite, ou l’art . Le langage artistique permet d’assimiler nos joies et de surmonter nos peines. » L’art traduit ainsi un effort profond d’entrée en communication.
« Plus jeune, je refusais de montrer mes dessins parce que je m’y mettais à nu. Je n’avais pas la force de m’exposer , reconnaît Karim . Puis je me suis rendu compte que mon dessin entraînait de la discussion, voire du plaisir. J’ai eu envie de faire connaître mon travail, de le transmettre. J’ai dépassé la pudeur pour partager des choses vécues et ressenties. »
Dans le nu de l’art
« L’acte créatif vous met en présence d’une part de vous-même qui ne cesse de vous surprendre , complète Olivia Bianchi . L’art permet une plongée dans quelque chose qui nous dépasse, la rencontre de quelque chose qui est en soi, qui se dérobe, la part de mystère qu’on porte en soi . » Plus prosaïquement, pour Chantal Decoudu, « on invite chacun à extraire quelque chose de son vécu. Chacun essaye de créer à son image, d’exprimer son monde intérieur : une douleur, une douceur, une violence, le beau, le laid . »« L’art permet de se rencontrer soi-même et de rencontrer l’autre à partir de la rencontre qu’on a de soi-même », estime Loïc Chevrant-Breton, fondateur d’“Arts et développement”, une association qui assure des ateliers d’art de rue à Marseille. L’art permet de se resituer par rapport au monde et de retrouver son altérité : « Moi, individu unique, particulier, j’ai envie de communiquer avec vous. Ces oeuvres sont mes mots . »
De l’intime à l’universel
« Quelque chose dans l’art permet d’accéder aux sens, aux valeurs, à titre personnel et social , observe Loïc Chevrant-Breton. L’art impose une vision puissamment singulière et puissamment universelle. » Il pourrait ainsi être une tentative personnelle d’expression d’une universalité.
L’art invite à revisiter son rapport au monde, à réveiller sa capacité d’émerveillement. La pratique entraîne dans une démarche d’apprentissage. Quand on ouvre la porte de l’art, on éprouve cette nécessité de cheminer dans la découverte de l’histoire, des philosophies. Ce chemin réveille la faculté des sens, l’art de la contemplation…
« En cultivant ma sensibilité artistique, j’ai développé une incroyable ouverture au monde, aux gens, aux paysages , se réjouit Karim . Désormais, je suis constamment dans un état d’éveil des sens. » Les participants du “11 bis” reviennent après une semaine pour poursuivre une oeuvre. Dans l’intervalle, ils la portent dans leur pensée, cherchent des idées pour l’améliorer : regarder dans les boutiques avec un oeil créateur et, pourquoi pas, oser entrer dans un musée. « En pratiquant, on affine son travail, sa technique, son regard et son esprit », raconte Taj qui s’est mis à la céramique il y a quatre ans. L’art permet par l’intuition de révéler la beauté du monde, de la vie, de la nature, et la nôtre, de se sentir en phase avec le monde et de le faire résonner. « Nous avons tous un génie intérieur capable de s’émouvoir, estime Loïc Chevrant-Breton. Des émotions, il y en a à tous les coins de rue. L’artiste cultive cette capacité à s’émouvoir avec liberté. » « L’artiste cherche à sympathiser avec le monde , conclut Olivia Bianchi. À révéler l’invisible derrière le visible. » Découvrir une personne exclue sous sa face artiste permet de poser sur elle un nouveau regard.
L’art, une perpétuelle invitation à aller au-delà des apparences. Par Louis Guinamard
|