L’une propose des activités artistiques au coeur des cités, l’autre facilite la découverte de l’art en milieu rural. Les associations “Arts et développement”, à Marseille, et “La Source”, en Normandie, poursuivent un même objectif : libérer par l’art la créativité et le talent des enfants. Posément, Lucas, 8 ans, raconte le principe de son installation artistique, un jardin loufoque où se mêlent cactus et fourrures : «Chacun a acheté des cactus différents. Chacun compose ses éléments. Une installation, c’est des éléments ensemble pour faire beau. »
Il y a une assurance dans son discours, de la fierté dans son regard. Inès a le même âge. Elle n’en finit pas de s’extasier sur des gouttes de couleur qui se mélangent sur sa feuille. Elle plonge finalement sa main dans l’assiette de peinture qui lui sert de palette et l’applique – floc – sur la feuille. Sourire. «Franchement…c’est beau. » Même potentiel d’émerveillement à près de 900 kilomètres de distance. Pourtant, deux réalités sociales séparent les deux enfants artistes : Lucas vit dans la campagne normande, Inès dans une cité des quartiers nord de Marseille.
En Normandie, Lucas participe aux ateliers artistiques de “La Source”, à la Guéroulde, un lieu ouvert en 1994 par le peintre Gérard Garouste. Aujourd’hui, “La Source”dispose de 1 000 mètres carrés dans une ancienne usine. « Nous accueillons des enfants de la région orientés par les travailleurs sociaux, explique Éric Dauga, le directeur. Ils sont généralement issus de familles isolées géographiquement et socialement. » Un minibus amène tous les mercredis une trentaine d’enfants de 6 à 14 ans. Des artistes en résidence animent quatre à cinq ateliers les mercredis. D’autres sont organisés sur plusieurs jours. Cette semaine-là, des adolescents en situation de handicap d’un IME (Institut médico-éducatif) travaillent l’autoportrait. Immersion totale dans l’univers artistique.
À Marseille, l’association “Arts et développement” part à la rencontre des enfants sur leur lieu de vie. Le mercredi, la “voiture de la peinture” arrive dans la cité de la Bricarde, dans les quartiers nord. « Une cité excentrée, mais calme, de 1 300 habitants », précise Charles, l’artiste responsable de l’animation. Sitôt que les deux artistes et les deux animateurs extraient de la voiture le matériel – feuilles, peintures, pinceaux, bidons d’eau – les enfants débarquent des tours et s’installent. « Pour les enfants, pas de stress car cela se déroule en extérieur : ils alternent jeux et peinture », explique une animatrice. Durant quelques heures, la vie de la cité se recentre autour de l’activité. « Les enfants prennent l’initiative d’assister à l’atelier, ils jouent là un acte personnel », souligne Loïc Chevrant-Breton, fondateur d’Arts et développement. « L’enfant se trouve ainsi une place d’acteur de la cité. » À l’origine de l’association, en 1989, une intuition de Loïc Chevrant-Breton sur la nécessité de créer. Dans les cités, la créativité est grande, mais la sensibilité s’exprime souvent par la violence.
Une nécessité pour l’enfant
« L’enfant a besoin que quelque chose de lui soit entendu. Dans la création il n’y a pas l’émulation du succès, pas de compétitivité. Il y a la recherche d’autre chose. »
« L’art est une nécessité dans l’équilibre d’un enfant, estime de son côté Gérard Garouste. Le sens du beau est de l’ordre du respect d’autrui et donc du respect de soi-même. L’art est un média pour donner aux enfants l’envie de grandir, de rêver, de s’exprimer librement. »
Tous deux sont convaincus que l’acte artistique est une base de structuration de l’enfant. Un processus de libération. Kévin, 16 ans, commente son processus créatif : « Tu penses, tu penses très fort. Tu imagines, tu fais comme un rêve…Et quand tu as tout dans la tête, tu jettes sur la toile. »
Spontanéité, défi, expérience… Marina, 6 ans, raconte : « Je vais faire un cygne, mais j’en ai jamais vu… Je ne sais pas si je vais réussir. Mais après je saurai si je sais faire. »Même pas peur ! Confusément, son cygne apparaît sur un étang calme. Absorbée, plus loin, Zina, 11 ans, travaille un aplat de couleur marron. Elle s’active à créer des variations abstraites. « Des vagues, des racines, des gens qui dansent… »
Des adolescents de la cité rôdent autour, mirailleurs, mi-envieux. « La vérité, c’est trop nul de peindre ! », lance Samir. Quelques minutes après, il s’est emparé d’une feuille sur laquelle il s’applique à peindre des symboles obscènes… chacun ses préoccupations à exprimer.
Appropriation
Matthieu et Kevin, âgés de 10 ans tous les deux, ont plusieurs années de pratique à “La Source”. Volubiles, ils arpentent la réserve qui fait office de hall d’exposition. Foisonnement d’oeuvres enfantines. Chacune est pour eux un souvenir : émotions, interprétations, recherches thématiques… Ils ont tout expérimenté : la peinture, le collage, la sculpture, la gravure… « Moi, j’ai déjà eu cinq expos à “La Source” », précise Kévin. Les petits rats des champs sont devenus des esthètes naïfs, capables de commenter une oeuvre, d’apprécier une matière.
Malgré l’assiduité, tous les concepts ne sont pas des plus simples à exprimer. François, 11 ans, casquette vissée sur le crâne, déclare ne faire que de l’abstrait : « Je trouve ça beau, ce que je fais. » Beau ? « C’est joli, quoi ! J’aime bien, les couleurs sont bien ensemble. » « C’est beau comme si on était fier, estime une autre. J’aime bien parce qu’on a inventé un truc nouveau. Parfois je commence au hasard. Puis je trouve que c’est beau. Alors je recommence en m’inspirant de ma première création. »
Tentatives de description de l’harmonie spontanée. Le concept est là. Comment dire combien leur peinture est émouvante, combien leurs efforts d’artistes sont éprouvants. Quel plaisir ils ont, ou comment Amir, étendu sur le bitume du parking de la cité, découvre que son bleu mélangé au jaune donne le vert qui lui faisait défaut pour finir sa fleur.
Autour de lui, au coeur de la cité, les oeuvres de l’après-midi s’accumulent sur une corde à linge. Chaque feuille est marquée du nom de l’enfant. Celui-ci peut rapporter l’oeuvre chez lui. À défaut, elle est archivée dans un dossier à l’association. Une manière de constituer un patrimoine culturel pour chacun. L’association est dépositaire de ces créations. « Ils redécouvrent quelque chose d’intime quand, adolescents, on leur restitue leurs dossiers. » Les oeuvres sont régulièrement exposées au coeur de la cité, parfois dans des galeries marchandes, des musées… cette semaine sur la devanture de la boulangerie.
Un travail d’artistes
Des cités au monde rural, une exigence similaire : faire intervenir de vrais artistes pour l’encadrement. « Il est impératif de travailler avec une qualité d’artiste, insiste Loïc Chevrant-Breton. Par la liberté qu’ils cultivent, et s’ils ont le désir de transmettre leur expérience, les artistes sont des éveilleurs. Ils accompagnent les enfants dans une démarche créatrice, un chemin de découverte. Ils prêtent toute leur attention aux enfants, entrent en résonance avec la sensibilité de chacun d’eux. » Les artistes se font médiateurs en permettant de reconnaître la dimension créatrice des enfants. « L’artiste est bien placé pour ouvrir au monde de l’imaginaire, commente Éric Dauga. C’est une nécessité pour l’épanouissement d’un enfant. On construit notre futur à partir de notre imaginaire pour apprendre à mettre nos rêves en action. » L’art incite les enfants à vivre l’expérience créatrice. « Aujourd’hui, “Arts et développement” est présente dans une dizaine de sites en France, reprend Loïc Chevrant-Breton. Désormais l’association dispense une formation pour les travailleurs sociaux qui souhaitent développer des ateliers de rue. » Une même évolution pour les associations “Arts et développement” et “La Source”, désormais appelées l’une et l’autre à partager leurs compétences. Par Louis Guinamard |