L’hébergement d’urgence est malade du logement et d’une conception asilaire d’un autre temps. Il se lance dans une difficile épreuve de rattrapage, et prend du retard sur l’objectif. Les raccourcis mis en place déçoivent. Mais quelques structures ont réussi à prendre de l’avance et sont près d’aboutir. Preuve que le challenge peut être tenu. Ils sont plusieurs milliers à dormir dehors. Parmi eux, de plus en plus de “Monsieur et Madame tout le monde”. Des citoyens ordinaires. Des victimes de licenciement, de rupture, de perte de logement avec impossibilité d’en retrouver un autre sur un marché aux exigences de plus en plus déconnectées de la réalité sociale. Le grand effort de construction lancé il y a deux ans ne produit pas encore tous ses effets. Et ne touchera que marginalement les plus démunis : 80 000 logements “très sociaux” programmés en 2007 par l’État, alors que la Fondation Abbé-Pierre estime à 500 000 le besoin total de nouveaux logements à loyers “accessibles”. Les habitants de la rue renvoient à la face de la société les conséquences de ses autres dérèglements : personnes n’ayant jamais pu dire “papa”, anciens “enfants de la Ddass”, malades mentaux sans soins, étrangers sans papiers, retraités non reconnus… au moins 100 000 témoins vivants des ratés de la civilisation.
Civilisation
Une civilisation qui préférait jusqu’ici la politique de l’autruche à l’effort d’ouverture d’hébergements matériellement dignes et porteurs de réinsertion. À l’exception d’associations pionnières, dont le Secours Catholique, qui réussissaient à obtenir des autorités une extension des durées d’hébergement – sept jours puis un mois renouvelable – et l’aménagement de quelques structures modernes à taille humaine. Insuffisant : en décembre, les frères Legrand, fondateurs de l’association des Enfants de Don Quichotte, déclenchaient sur le canal Saint-Martin le grand mouvement d’indignation que l’on sait. Une charte en est sortie, admise par le gouvernement, soutenue par le Secours Catholique : durée d’hébergement adaptée aux possibilités de réinsertion de chacun, non “remise à la rue” matinale, chambres individuelles, accueil des chiens… Des moyens importants ont été consentis par l’État… sur le papier. Sur le terrain, leur traduction concrète tarde. Le “provisoire”, rejeté par les SDF, renaît de ses cendres dans les hôtels parisiens, sur un terrain nu de la périphérie toulousaine. Le modèle d’hébergement asilaire résiste à sa condamnation officielle. Tout cela indiffère certains habitants de la rue. Ils n’attendent personne pour prendre directement leur destin en main et s’imposer une discipline spartiate. Ou pour continuer d’habiter en pleine nature avec des projets adaptés au nouveau mode de vie qu’ils inventent.
Par François Tcherkessof |
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