Michel Desmet est Président de l'Union nationale des associations de sauvegarde de l’enfance, de l’adolescence et des adultes (UNASEA) Quels sont les objectifs et moyens d'actions de l'Unasea ? L’Union nationale des associations de sauvegarde de l’enfance, de l’adolescence et des adultes fédère actuellement 118 associations départementales ou locales. Celles-ci gèrent plus de 1000 services et établissements et consacrent leur activité à la « sauvegarde de l’enfance », c’est-à-dire à l’action éducative poursuivie en faveur d’enfants ou de jeunes gens qui leur sont confiés, soit par les conseils généraux, au titre de l’aide sociale à l’enfance, soit par les magistrats, en vertu du régime pénal spécial appliqué aux mineurs. Cette action éducative revêt des formes variées : prévention spécialisée, assistance éducative en milieu ouvert, placement familial, accueil en internat. Nos associations emploient plusieurs dizaines de milliers de travailleurs sociaux, et mobilisent des milliers de bénévoles. Les moyens financiers dont elles ont besoin leur sont fournis selon les cas par les départements ou par l’État (direction de la protection judiciaire de la jeunesse). Le travail qu’elles accomplissent s’inspire d’une philosophie humaniste : quelles que soient les déséquilibres dont peut souffrir un enfant, dans son milieu familial, ou par son propre comportement, il ne saurait être question de l’abandonner à un destin malheureux. Au contraire, il faut lui permettre de préparer convenablement sa vie d’adulte et l’entourer de toute la sollicitude requise pour y parvenir.
Existe-t-il des liens selon vous entre précarité et enfance en danger ? Cette question appelle de toute évidence une réponse nuancée. Il est vrai que bon nombre d’enfants souffrent de la précarité. Des facteurs tels que la désagrégation familiale, la monoparentalité, le chômage, l’insuffisance des ressources, les mauvaises conditions de logement, les difficultés scolaires, constituent pour leur épanouissement des handicaps graves. La plupart d’entre eux parviennent pourtant à les surmonter. Ce qui paraît à bien des égards essentiel, c’est l’harmonie de la vie familiale. L’éducation d’un enfant requiert beaucoup d’attention, de patience, d’amour. Ce sont souvent les carences affectives qui finissent par provoquer les inadaptations à la vie sociale et les comportements condamnables. Or, il apparaît que les violences familiales, première cause de la mise en danger des enfants, n’ont pas de lien spécifique avec les situations de précarité.
Comment mieux prévenir les situations de danger ? La prévention, que le projet de loi de Philippe Bas a fort judicieusement mis en tête des objectifs des politiques publiques, passe par une meilleure observation des conditions de vie de l’enfant dans son milieu familial et scolaire, comme dans son environnement, et par une mise en synergie de l’ensemble des acteurs qui contribuent à son éducation : parents, enseignants et éducateurs, assistantes sociales, animateurs sportifs, médecins scolaires. Les uns et les autres sont en capacité de repérer les phénomènes susceptibles de compromettre le développement normal de l’enfant, et il importe donc que leurs constatations et leurs réflexions soient mises en commun, afin d’apporter aux problèmes repérés les réponses éducatives qu’ils appellent. Aussi le ministre a-t-il proposé l’institution de cellules départementales de recueil, de traitement et d’évaluation des informations préoccupantes. Tous ceux et toutes celles d’entre nous qui, d’une manière ou d’une autre, ont à connaître des difficultés que peuvent rencontrer enfants et adolescents doivent se sentir mobilisés pour le renforcement de la prévention.
Les départements, qui ont en charge la protection de l’enfance, expérimentent de nombreuses alternatives aux placements (accueil séquentiels, accueil de jour, accueils familiaux…). Comment faire en sorte que tous les citoyens aient accès aux mêmes possibilités ? En principe, les citoyens bénéficient d’un égal accès à tous les dispositifs sociaux. Cependant, les lois de décentralisation ont transféré aux départements l’aide sociale à l’enfance. En fonction de considérations locales tout à fait compréhensibles et légitimes, chaque conseil général peut donc apporter à son action les nuances et les particularités qui lui semblent judicieuses. Dans ce contexte, la part faite à l’expérimentation et aux innovations peut donc être variable. Doit-on pour autant renoncer aux avantages de la décentralisation ? Malgré un budget de 5 milliards d’euros, les politiques conduites en faveur de la protection de l’enfance souffrent aujourd’hui de réelles disparités. Aussi le ministre a-t-il proposé que les mesures nouvelles prévues soient compensées par un fonds national de financement de la protection de l’enfance. Il reste à souhaiter que l’état des finances publiques permette de doter ce fonds de ressources suffisantes.
Derrière cette recherche de nouveaux dispositifs n’y a-t-il pas en fait une volonté d’alléger les coûts de prise en charge de ces enfants ? Je ne le pense pas. Les magistrats le soulignent régulièrement : leurs décisions s’inspirent exclusivement de la mission de protection des citoyens et de la société qui leur incombe. Depuis de nombreuses années, l’objectif est bien de maintenir et de pérenniser, dans les meilleures conditions possibles, le lien familial, considéré comme fondamental. Dans cet esprit, toute initiative prise pour l’enfant doit, autant que faire se peut, s’inscrire dans une assistance à sa famille. Le placement extérieur doit demeurer une mesure exceptionnelle de protection en cas de danger avéré. Il faut ajouter que nous raisonnons de plus en plus en termes de “dispositif de prise en charge et de suivi” et non plus de “milieu ouvert/ placement”.
On assiste de plus en plus a des “placements sans placement” ? Peut-on conjuguer “restauration de la parentalité”, maintien des liens familiaux, avec une réelle protection de l’enfant sans prise de risque ? Le risque est inhérent au travail social. Magistrats, présidents de conseils généraux, associations, sont toujours en état de risque au moment d’une décision ou d’une prise en charge, même s’ils s’attachent à répondre le plus fidèlement possible aux besoins particuliers de tel ou tel enfant, puis à assurer le suivi de la mesure prise et à évaluer ses effets. Il n’y a pas de “risque zéro”, que l’enfant soit maintenu dans sa famille, ou qu’il en soit éloigné. Nous savons bien, hélas, que dans certains cas limites, la rupture du lien familial peut être souhaitable. L’expérience doit nous enseigner la circonspection : méfions- nous des dogmes ! Il semble bien aujourd’hui que ni le milieu ouvert ni le placement ne sont des panacées. C’est pourquoi la recherche de dispositifs variables dans le temps paraît nécessaire. Ce qui importe, c’est qu’au-delà des préférences des uns et des autres, l’intérêt de l’enfant et lui seul reste au cœur de nos préoccupations. |