Aboubakar Ahmat Abdallah est cheik au camp de réfugiés soudanais de Farchana, situé à 60 kilomètres à l’est de la ville tchadienne d’Adré, sur la frontière avec le Soudan. Depuis 2003, il a fui son pays et trouvé refuge au Tchad. Aujourd’hui, ses espoirs reposent sur un plan simple : la substitution des forces de l’Union Africaine par celles de l’ONU dès le début de l’année 2007, et dans la foulée le retour des réfugiés au sein d’un Darfour pacifié ! « Le 23 avril 2003 c’était le jour du marché à Ech Bara, se souvient cet homme de 61 ans, alors maire du petit village soudanais situé entre El-Geinena et la frontière du Tchad. D’abord un avion [de l’armée tchadienne] est venu en reconnaissance, puis les janjawids sont arrivés armés de fusils et mitraillettes, à dos de chameau ou de cheval, pour voler le bétail, piller et brûler nos maisons. Au moins 60 ou 70 personnes au village pour le marché ce jour-là sont mortes. Ceux qui ont eu la chance de sauver leur vie ont dû tout abandonner et fuir vers l’Ouest, vers la frontière du Tchad. Nous avons traversé à Toukouli, au sud d’Adré. Puis, le HCR nous a pris en charge, jusqu’à ce jour… »
L’histoire pourrait s’arrêter là : depuis, les réfugiés sont pris en charge par le HCR, et les multiples ONG qui viennent appuyer le Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations Unies dans l’aide qu’il porte aux 250.000 soudanais qui ont franchi la frontière du Tchad depuis l’année 2003. L’histoire pourrait s’arrêter là, si ces déracinés n’espéraient plus rentrer chez eux un jour, si le flot des déplacés au Soudan ou des réfugiés vers le Tchad était tari, si les exactions avaient pris fin et si le calme enfin était revenu dans cette province de l’Ouest du Soudan. Mais rien de tout ceci n’est encore arrivé. Le Darfour saigne toujours, de ses veines pas encore exsangues coule toujours le flot des populations civiles violemment chassées de leurs terres, et malgré tout les réfugiés gardent un espoir fou de pouvoir bientôt rentrer en sécurité dans leur pays !
« Au départ, nous avons été très bien accueillis par les populations tchadiennes, reprend Aboubakar. Ils ont été vraiment très présents, nous ont soutenus dès le début, ont partagé toutes leurs richesses en vivres, en matériel pour nous aider. Nous leurs sommes vraiment infiniment reconnaissants de tout ce qu’ils ont fait pour nous assister. » Même constat vis-à-vis du Secadev, partenaire tchadien du réseau Caritas, qui œuvre avec son appui pour le développement dans l’est du Tchad depuis une vingtaine d’années, et s’est donc naturellement trouvé présent aux côtés des réfugiés dès les premières heures de leur arrivée. En Janvier 2004, le HCR a rassemblé tous les soudanais installés dans les villages proches de la frontière pour les déplacés vers l’intérieur, au camp de Farchana notamment, dont la gestion est également revenue au Secadev. Une fois dans le camp, des parcelles ont été attribués aux réfugiés selon leur arrivée. Ainsi pour la zone W, dont Aboubakar a été choisi comme chef ("cheik") par ses compagnons, les soudanais sont originaires d’une cinquantaine de villages différents, mais ont en commun d’avoir tous fui les mêmes violences dans leur pays. « Tous ces problèmes viennent du gouvernement soudanais, accuse sans l’ombre d’un doute le Cheik. Depuis l’indépendance en 1956, il y a 50 ans, les gens du nord sont au pouvoir et veulent nous chasser de nos terres. Arabes et Janjawids sont armés par le pouvoir de Khartoum pour nous anéantir. Seul l’ONU pourra nous sortir de là, » estime-t-il. Selon lui, la Mission de Maintien de la Paix de l’Union Africaine n’a pas assez d’expérience ni de pouvoir pour mettre un terme aux exactions actuelles. « Le gouvernement d’El Béchir soutient financièrement des pays membres, ils sont forcément à ses ordres », continue-t-il. La présidence de l’Union Africaine attribuée en 2007 au président soudanais ne fait que renforcer son scepticisme à l’égard de cette institution et son espoir dans une éventuelle intervention onusienne. Espoir naïf peut-être… A l’heure actuelle, El Béchir est toujours formellement opposé à l’intervention des casques bleus, et malgré les déclarations de quelques membres du Conseil de Sécurité de l’ONUL, personne ne semble vraiment disposé aujourd’hui à prendre le risque d’envoyer des troupes dans le « cimetière » promis par le président soudanais.
« Nous ne rentrerons que si les conditions de sécurité sont réunies, déclare pourtant Aboubakar. Désarmement des Janjawids, restitution des biens perdus ou compensation des préjudices subis, jugements des coupables de toutes ces violences, y compris du président Béchir… » La liste est longue, et malgré tout l’espoir tenace de voir ces revendications aboutir grâce à la puissance onusienne. Au milieu de l’Atlantique, les naufragés du Titanic ne devaient pas s’accrocher avec moins d’espérance à la petite planche tombée du bateau sombrant… Quant aux conditions matérielles d’un retour qui s’annonce de toute façon difficile, la foi reste inébranlable dans le pouvoir des nations unies. « Ici, c’est vrai, il y a l’eau, la santé, des vivres -même si les quantités sont insuffisantes-, mais nous ne pouvons pas attendre des années avant de rentrer. Dès que les Casques Bleus auront sécurisé le Darfour, nous retournerons. Si le HCR a su nous prendre en charge comme réfugiés depuis 2003, nous espérons qu’il facilitera aussi notre retour. Plus vite ce sera, mieux vaudra. Nous comptons vraiment les jours qui nous sépare de la fin du mandat de l’Union Africaine... »
Et si l’Union Africaine était prolongée en 2007, ou pire, si le retrait de l’UA n’était pas compensé par une intervention de l’ONU ??? « Alors il y aurait un vrai problème, nous serions dans une situation de crise ! »
par Thibault MAYAUD
Quelques chiffres du camp de Farchana
Ouverture du camp en Janvier 2004 (1er des 12 camps de l’est du Tchad)
Environ 5120 Familles pour 18500 réfugiés
60 agents Secadev affectés à la base d’Adré-Farchana
56 agents (28 locaux et 28 réfugiés) employés pour les distributions
Environ 900.000 tonnes de vivres et 4.560 tonnes de savon (par boule de 450 g.) distribuées au 3ème trimestre 2006. Environ 12 litres/personne/jour d’eau potable distribuée dans le camp.
10 organisations partenaires pour la gestion du camp (HCR ; CNAR ; PAM ; MSF Hollande ; CICR ; CORD ; AGS Japon ; UNICEF ; OXFA M ; GTZ)
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Aboubakar Ahmat Abdallah, cheik au camp de réfugiés soudanais de Farchana
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